Famille, je vous hais. Ou plutôt c'est elle qui me hait. Je ne pense pas qu'il y ait une seule famille qui ne soit déchirée, qui ne se retrouve pas dans un épisode de "Plus Belle la Vie", la mienne ne fait pas exeption. Après le frère dont je n'ai jamais vu les enfants, après le beau-frère avec lequel je suis brouillée pour une histoire d'assurance (j'ai osé le contredire en arguant que les compagnies d'assurance ne pouvaient pas rembourser de la même manière une vie européenne et une vie africaine, tout simplement en se basant sur le cours de la vie du pays d'origine et non parce qu'une vie africaine vaut moins qu'une vie européenne. Ne me demandez pas pourquoi mon beau-frère qui venait de se marier avec une burkina fasoienne fasse des projections sur son avenir financier au cas où son épouse viendrait à décéder en prenant l'avion), voici la belle-mère qui n'a même pas daigné nous proposer de nous asseoir lorsque nous sommes passés pour les fêtes de fin d'année. Vous me direz, la belle-mère c'est un peu trop facile : il suffit de se marier avec son fils pur qu'elle vous foudroie du pire.

Je m'étale malgré tout un peu sur ma belle-mère qui a élevé un culte à son chien décédé voilà trois ans : les photos de ce canidé trônent sur toutes les surfaces disponibles de leur maison ; ne cherchez pas, vous n'en trouverez aucune de sa descendance. Lorsque nous sommes passés, et vite repartis, nous avons encore eu le droit à un trémollo dans la voix, les yeux mouillés, lorsqu'elle a caressé le puzzle offert par mon beau-frère, représentation fidèle de son cher disparu. Aura t'elle le courage de reconstituer pièce par pièce cette idole dont pas un jour elle ne déplore la perte, affrontant sans s'effondrer de chagrin et de douleur ce regard si limpide, cette bouche si avide, cette posture si intrépide et cette queue si peu timide. Nous avons admiré le chien et sommes partis remplir notre devoir auprès d'une tante de mon mari. Et là, nous avons reçu de la chaleur, une chaise où poser notre déconvenue et avons pu nous extasier sur les photos du petit enfant plein d'ardeur et d'audace.

Mes enfants sontils si décevants qu'il faille leur préférer un chien mort (je n'ai rien contre les chiens et je conçois qu'on leur voue un amour sincère et constant, cependant que l'on puisse se laisser dépérir à leur disparition me semble abérrant, surtout quand pas un mois ne passe sans qu'on évoque le cas d'un enfant ou adolescent atteint d'une maladie incurable ou victime d'un accident - mon mari doit se contenter d'un diabète, ce n'est pas suffisant pour attirer la compassion de sa mère).. Mon premier est en prépa TSI, mais les cheuveux jusqu'à la taille, ce qui lui enlève toute crédibilité ; ma deuxième est en terminale mais en L, ce qui enlève toute espérance quant à son avenir professionnel, de plus elle a également attrapé une maladie capillaire : ses cheveux ont viré au rouge avant de se teindre de vert. Le troisième nous pose de vrais soucis et j'espère revenir ici pour annoncer que le seul jugement émis à son encontre est qu'il a peut être des yeux de linx mais une haleine de chien (ce qui permettrait de se rapprocher de sa grand mère). La quatrième est dans sa phase angoisse : peur de la nuit, des ombres, des mystères, des fant^mes, de sa mère quand elle lui demande gentiment, fermement, colériquement, hystériquement, de dormir et d'arrêter de faire ch... les gens qui ne peuvent même pas mourir de vieillesse avant l'âge pour obtenir la reconnaissance d'un puzzle à leur image. Rien d'exceptionnel, il est vrai : pas de génie, de youtubeur, de fils de ....juste desgosses en devenir (qui peuvent mordre, mais pas aboyer).

Toute famille a ses ruptures, ses hontes, ses secrets, ses tares, ses failles et ses haines. Celle que j'essaye de construire et de consolider n'y échappe pas. Mais j'irais plutôt cracher sur la tombe du chien qui un jour m'a mordu le mollet que de lui ériger une statue en os véritable.