Le problème lorsque vous avez des adolescents, ce sont qu'ils vous font revivre les angoisses existentielles qui n'étaient qu'enfouies superficiellement sous une couche de routine : reproches (tu n'as pas encore rangé ta chambre ! c'est quoi ces notes ! éteins moi cette console !), calins, armistices (aucun jour n'a été fixé pour les commémorer, vu qu'elles ne dépassent pas la journée), sermons : moi, si j'avais répondu comme ça à mon père, c'était ceinture (pas la ceinture qu'on serre, mais celle dont on se sert pour bien marquer l'autorité (qui, si on en croit les experts, ne se démontre qu'avec calme et faire preuve de violence est un signe de perte de contrôle et d'absence d'autorité naturelle...mais les experts n'ont certainement pas des enfants pour qui la douche est une épreuve de Kolantah pour laquelle ils sont prêts à obtenir l'immunité, même au prix des plus basses trahisons, dont la moindre : le reniement de l'amour maternelle), c'est pour toi, c'est ta vie et je serai prête à t'accueillir quand tu seras au chomage, parce que t'auras pas réviser tes cours, mais je ne serai pas toujours là....

Et l'angoisse revient...La mort est tapie au recoin d'un accident, d'un gène mutant, d'un battement de coeur capricieux...Car ma fille me ressemble, elle revit mes palpitations noctures, mes envolées hystériques sur l'absurdité du monde et la recherche d'un scénario qui vaille la peine à défaut de maintenir la route. A son âge, je ne savais pas nommer ce mal-être, elle me le décrit : la thanatophobie. Je n'y avais plus pensé et voilà que cela resurgit : cette sensation de ne plus savoir respirer naturellement et de chercher désespérément un nouveau souffle, se livrant au sommeil qui saura respirer pour moi ; ce sursaut dans le coeur à la pensée qu'il va falloir y passer, de l'autre côté, cette réalisation d'être vivante et de ne plus l'être un jour.

Bien sûr, je la rassure, en lui nananarrant l'importance de vivre le jour le jour, de réaliser toutes les possibilités qui sont en elle, de profiter de chaque instant, on ne meurt qu'une fois et autres fadaises dignes d'un livre sur le développement du moi jusqu'à l'aspiration par le néant. J'espère lui dire surtout que je tiens à elle et qu'il ne faut pas m'en vouloir de lui avoir donner la vie. Je veux juste qu'elle soit heureuse et arrête de penser au rien d'après. Je n'ai pas à lui offrir le réconfort d'une quelconque ressurection ou délice paradisiaque  post-mortem, ni celui que la mort sera un soulagement car l'absence de douleur. Je n'ai pas subi 15 ans de catéchisme sans être pétrie de doutes et de pensées que peut-être après c'est pire : déjà, tes enfants peuvent vendre ta collection de barbies sans scrupule !

Quand tu es vivant, c'est toi qui souffres, une fois mort, c'est les autres qui se rassurent en se disant qu'au moins tu ne souffres plus. Mais ce que je trouve effrayant, c'est le moment où tu rends ton dernier soupir (qui pour ma famille ne sera pas facile à distinguer des autres soupirs, plus ou moins prononcés, qui jalonnent mon petit chemin de croix (j'en rajoute volontiers, mais je ne voudrais pas qu'on croie que j'ai sacrifié ma santé morale que pour mon seul plaisir), chacun attend avec impatience que ces jets d'air toujours un peu amers et irritants cessent un jour).

Ou une nuit, parce que ce sont bien sûr les nuits les plus angoissantes. Alors qu'on dit toujours sur un ton rassurant : il est mort pendant son sommeil. Punaise, le gars, il est pépère, il ferme les yeux, se laisse un peu aller et paf, quelque chose se détraque, sa femme est contente d'un coup parce qu'il ne ronfle plus, mais personne n'est sûr qu'il ne s'est pas réveillé pour se voir mourir ! Car, c'est ce qui soulage le plus les restants sur terre, au moins il ne s'est pas vu mourir. Bon, peut-être vais-je vous gâcher votre deuil (ou l'éternité de votre bien aimé disparu), je ne pense pas qu'on puisse se voir mourir, un témoin peut te voir mourir, mais toi, à part être dans un film où la caméra fait remémorer au héros un souvenir où il peut se voir en entier et non pas seulement ses mains, ses pieds et sa plus ou moins développée bedaine, tu ne peux que comprendre que tu vas mourir, et ça tu le sais dès que tu es en âge de comprendre que tu vas mourir.

L'avantage quand tu as la mort en face (qu'elle se présente sous la forme d'un docteur qui t'annonce d'arrêter tous tes abonnements ou d'un chauffard qui crie en te regardant crier), c'est que le suspens est fini : c'est le jour J et RIP. Moi, je déteste le suspens, je commence toujours un livre par la fin et si ma fin est déjà écrite, j'aimerai bien savoir la date, que je m'emmerde pas à prendre un rendez-vous chez le coiffeur ce jour-là. Quoi, tu aimerais savoir le jour de ta mort ? Ouais, parce que je saurai les jours de ma vie, j'angoisserai à mort seulement le jour approprié et si je mourrai un jour avant, cela ne me ferait ni chaud ni froid. Par contre, si je me suis bien préparée (en chialant, je n'espère pas me montrer digne alors que je vais bientôt me vider par tous les côtés) et que j'en réchappe...Punaise, vous imaginez survivre à une fin du monde !!! 

En même temps, cela ne serait pas moi qui l'aurait prédite.