Entrez en interaction physique avec une autre personne n'est jamais facile. Il faut déjà restreindre ou accentuer les signaux envoyés par notre gestuelle, contraindre les mouvements faciaux malvenus (ou s'appliquer un bon maquillage longue tenue), s'assurer de son hygiène corporelle et surtout buccale, croiser les doigts pour qu'aucune secousse organique ne vienne gâcher le tableau et ouvrir la bouche. Pour certains, la difficulté s'arrête là, puisque le langage n'est guère sollicité pour la suite des opérations corporatistes. Bien qu'en cette période où l'amorce sexuelle lourdaude est vivement critiquée, vaut-il mieux obtenir au minimum un consentement verbal avant d'entamer un dialogue de chair.

Pour d'autres, au contraire, le simple fait de répondre à une entame textuelle constitue un défi. Prenons l'exemple d'une adolescente qui se confine dans sa chambre, dans son lit, ouvert sur le monde extraordinairement facilitateur des réseaux sociaux. Elle se désinforme grâce à son fil twitter et enchaine les débats civilisationnels pour la défense du genre, pour la neutralité du net, pour le téléchargement gratuit illimité des films, pour la féminisation des topiques arborigènes...Mettez-là dans le monde réel, elle, qui est capable d'aligner des pages de  protestations contre les commentaires intéressés et peu constructifs qui noient la créativité et l'échange interplanétaire dans un fouillis ordurier et extrémiste, se met à bafouiller et à rêver être une autruche.

A t'elle l'idée folle de sortir au cinéma, poussée à cette folie inédite par son incapacité à streamiser le dessin animé désiré ? Elle prend le bus (n'ayant toujours pas passé son permis, faute de pouvoir se concentrer sur la route plus des quelques secondes autorisées par une vidéo à succès). Entre dans l'antre dépourvue d'intimité. Attend, ne sachant faire défiler l'écran suivant. La guichetière la prend en pitié : c'est pour quoi ? N'importe quelle personne au relationnel normalement constitué aurait répondu : vous auriez une baguette bien cuite ? Non, cette ado hésite et répond dans un soupir : pour voir un film. Lequel ? Coco. Le Pixar ? Non, Coco...

Remarquez la puissance de ce dialogue qui tenderait à prouver que la parole n'a pas été donné aux animaux pour qu'ils ne s'enfoncent pas dans le ridicule.

Pour saisir le sésame qui lui permettra de se camoufler dans la salle obscure objet de ses désirs, elle tend sa carte. Mais vous avez un coupon gratuit ! Euh, ah oui. Notre adolescente s'éloigne donc pour se diriger vers les gens qui patientent avant de pouvoir profiter du spectacle. Voulant se faire discrète, elle se coule vers un mur et fait tomber tous les supports publicitaires. Confuse, honteuse, rougeaude, elle se précipite pour ramasser sa gaucherie, s'excuse et ouf, le dessin animé est magnifique.

Revenue de cette odyssée qui n'aura pas tant duré que l'originale, mais lui laissera un cuisant souvenir parmi tant d'autres cmplexueuses situations, elle se décide à effectuer quelques courses dans le casino de proximité. Las, entourée de nonagénaires en mal de pâte à dentier, ne devient-elle pas la bouée d'un jeune employé en mal de confidence. Polie et surtout trop timide, elle n'ose écourter sa sérénade. S'écoute se vanter faire du sport et adorer courir, mais pas en ce moment, parce qu'elle a oublié ses chaussures et se voit obliger de décliner son invitation à jogger ensemble. Alors que n'importe quelle jeune fille en mal de romance serait flattée, elle est mortifiée par tant d'intérêt, ne se sentant pas à la hauteur d'un engagement moins momentané. Parler, écouter, quel effort ! Il est si simple de s'intéresser au monde. Le particulier est trop dangereux et propice à la douleur. Résultat, elle ressort du magasin  avec une seule boisson, vantée par le bâgouteur, qui s'avérera avec un goût en conformité avec sa couleur : curieux et peu naturel.

Elle s'est promis de ne plus tenter le dehors le reste de ses vacances. Elle veut bien participer à des jeux de rôles où tu gagnes ou tu meurs, plutôt qu'endosser un rôle où elle se perd ou vit par l'autre. Il faudrait un tutto pour apprendre à s'ouvrir et à souffrir. On ne peut pas être sans se mettre en question.